Notre réponse à trois avocats inquiets : n’ayez pas peur !

Notre réponse à trois avocats inquiets : n’ayez pas peur ! Posted on 15 juin 2020

Trois avocats, Christophe Bigot, Basile Ader et Richard Malka, ont publié une tribune dans Le Figaro pour critiquer le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM). Afin de faire avancer le débat, de mettre à la portée du public les deux points de vue et de rectifier malentendus et contre-vérités, le bureau du CDJM a envoyé cette réponse, que Le Figaro n’a pas publiée.

Ces avocats jouent à se faire peur. Rassurons-les. L’essentiel de leur plaidoirie tient en deux arguments :

  • le CDJM serait un conseil de l’ordre ;
  • le CDJM serait l’œuvre d’Emmanuel Macron et de son gouvernement.

Nos avocats savent bien qu’il s’agit de deux contre-vérités. Ou plutôt de deux mensonges assumés.

Vous savez bien pourtant, Messieurs, que le CDJM n’est pas un conseil de l’ordre, ce dont nous ne voulons à aucun prix. Nous le disons clairement dans nos statuts. Vous avez le vôtre, gardez-le !

Vous savez bien, Messieurs, que les conseils de presse qui existent depuis longtemps dans plus de vingt pays de l’Union européenne n’émanent pas du politique. C’est même leur marque de fabrique. La signature de leur indépendance ! A la différence d’instance de régulation comme le CSA dont les membres sont nommés par le politique.

Vous savez donc bien, Messieurs, qu’inscrire la création du CDJM comme une décision d’Emmanuel Macron, aux côtés de deux lois sur lesquelles nous avons exprimé les mêmes réserves que les vôtres, est un mensonge de plus. Toute plaidoirie n’est pas rouerie !

La loi n’est pas notre affaire, la déontologie des journalistes n’est pas la vôtre

Cela fait des années que des journalistes, des éditeurs, des associations, des juristes, militent pour créer un conseil de presse en France. Et quand bien même le gouvernement, celui-ci ou un autre, aurait commenté cette création, cela n’en fait pas une créature gouvernementale. Pas plus que Le Figaro ou L’Humanité, qui bénéficient d’aides à la presse, ne sont des porte-paroles d’Édouard Philippe.

Vous craignez enfin, Messieurs, que le CDJM ne vienne s’égayer sur votre terrain de chasse. Celui du droit qui vous fait vivre. Vous craignez même que nous ne soyons tentés de faire du droit sans le savoir. Là encore, n’ayez pas peur ! La loi n’est pas notre affaire, comme la déontologie journalistique n’est pas la vôtre ! Nous soulignons les vertus la loi de 1881 et nous laissons aux professionnels de la profession le soin de l’interpréter au mieux.

D’autres détracteurs du CDJM avaient craint qu’il ne prononce des sanctions. Ses premières décisions n’en sont pas. Alors nos trois juristes s’inquiètent de « désaveux vexatoires ». Il n’y a pas désaveu, mais constat que les règles déontologiques ont été respectées ou pas. Et pourquoi vexatoire ? Les journalistes devraient-ils être au-dessus des critiques, se sentir vexés, s’offusquer de ce qu’on puisse dire que dans tel ou tel cas ils n’ont pas suivi les règles de leur profession ? Règles qui ne sont pas à lire dans le marc de café, comme le craignent les auteurs de cette tribune. Mais dans des textes, qui certes n’ont pas une portée juridique aussi forte qu’une loi, et c’est tant mieux, mais posent des principes éthiques que doivent respecter les « journalistes dignes de ce nom ».

Ces textes, les avocats ont pu, à l’occasion, les invoquer dans des plaidoiries. Des journaux les ont adoptés, ou en ont repris les grands principes dans des chartes d’indépendance et de déontologie, comme s’intitule celle du Figaro. On est loin du marc de café. Et si l’action du CDJM conduit les journalistes et les directions des médias à lire plus souvent ces textes pour y conformer leurs pratiques, nos contempteurs s’en réjouiront certainement.

Un rôle pédagogique auprès du grand public

Ils n’ont pas noté que sur les 31 saisines adressées par le public au CDJM en trois mois (et plus de 70 en six mois), 30 se sont conclues par une déclaration d’irrecevabilité, parce que les règles déontologiques n’étaient pas concernées, ou par un rejet de la saisine, parce que ces règles avaient été respectées. Si le CDJM a un rôle pédagogique pour que le public ne confonde plus choix éditoriaux et respect de l’éthique journalistique, nos contempteurs s’en réjouiront également.

Le principe du contradictoire n’a pas été, leur semble-t-il, respecté. Il l’a été, comme dans toutes les bonnes rédactions. Offre a été faite aux médias mis en cause de faire valoir leurs arguments en réponse aux griefs formulés. Certains l’ont fait. D’autres pas. Une des règles du journalisme est d’offrir la possibilité du contradictoire avant de publier. Mais de publier après un délai, en précisant que la personne physique ou morale mise en cause n’a pas voulu répondre. Ce n’est pas une situation que découvrent ces avocats : gageons que c’est même un argument qu’ils ont dû déjà utiliser. Le CDJM,  qui n’est pas un tribunal, a choisi d’aligner ses pratiques sur cette règle. 

La légitimité du CDJM interroge les auteurs de cette tribune. Certes, il ne regroupe pas tous les médias. Car il n’est pas un conseil de l’ordre auquel il faudrait obligatoirement adhérer, pas même un ersatz de conseil de l’ordre. Mais des fédérations d’éditeurs ont rejoint le CDJM. Certes, plusieurs sociétés de journalistes ont dit leur opposition, quand d’autres s’interrogent. Mais les trois avocats omettent de préciser que le CDJM est soutenu par des syndicats de journalistes, dont le SNJ et la CFDT, par des associations comme Informer n’est pas un délit, Prenons la une, Profession pigiste, par des clubs de la presse et des écoles de journalisme.

Notre affaire est d’une autre nature. Elle est un bien commun qui nous appartient tous : le droit de chaque citoyen à une information de qualité. Une qualité tout entière rassemblée dans les règles d’éthique et de déontologie qui font la grandeur du métier de journaliste. Une qualité de l’information dont dépend la qualité de notre débat démocratique.

Loin d’être l’idiot utile d’un arbitraire qui voudrait museler la liberté d’expression, le CDJM, en affirmant que le respect de l’éthique est essentiel à la bonne information des citoyens, défend cette liberté.

Dans six mois, dans un an, quand l’espace de dialogue et de médiation que représente le CDJM aura fait la preuve de son utilité, vous serez les premiers étonnés de vous être ainsi inquiétés.

N’ayez pas peur.

Ça va bien se passer !

Le bureau du CDJM