Adopté en réunion plénière du 9 décembre 2025 (version PDF)
Description de la saisine
Le 27 août 2025, M. Nicolas Larose a saisi le CDJM à propos d’un reportage diffusé par Frontières, disponible sur le site du magazine à partir du 26 août 2025 et titré « On a infiltré LFI – Amfis 2025 ». Le reportage est présenté par le média comme une « infiltration » des universités d’été de La France insoumise (LFI), dénommées Amfis 2025, aux fins de « découvrir le vrai visage » de ce parti.
M. Larose considère que « le reportage annonce une infiltration lors d’un événement ponctuel […] “Les Amfis 2025” » et qu’ « insérer sans prévenir des séquences qui n’ont pas été prises lors de cet événement est de nature à tromper les spectateurs sur la nature de l’événement ayant eu lieu et des personnes qui y ont participé ». Le requérant cite deux séquences : l’une « ne [permettant] ni d’identifier la personne interviewée, ni l’endroit ni la date de l’interview » ; l’autre filmée « à Valence, avenue Victor-Hugo, en dehors de l’événement infiltré, menant potentiellement à des témoignages de personnes n’ayant pas réellement participé à l’événement ».
Règles déontologiques concernées
Les textes déontologiques auxquels le CDJM se réfère précisent les obligations du journaliste.
À propos de l’exactitude et de la véracité :
- Il « tient l’esprit critique, la véracité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité, pour les piliers de l’action journalistique ; tient l’accusation sans preuve, l’intention de nuire, l’altération des documents, la déformation des faits, le détournement d’images, le mensonge, la manipulation, la censure et l’autocensure, la non-vérification des faits, pour les plus graves dérives professionnelles », selon la Charte d’éthique professionnelle des journalistes français (1918-1938-2011).
- Il doit « respecter la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences pour lui-même, et ce, en raison du droit que le public a de connaître la vérité », selon la Déclaration des droits et devoirs des journalistes (Munich, 1971, devoir no 1).
- Il doit « respecter les faits et le droit que le public a de les connaître », selon la Charte d’éthique mondiale des journalistes (FIJ, 2019, article 1).
- Il « ne rapportera que des faits dont [il] connaît l’origine, ne supprimera pas d’informations essentielles et ne falsifiera pas de documents. [Il] sera prudent dans l’utilisation des propos et documents publiés sur les médias sociaux », selon la Charte d’éthique mondiale des journalistes (FIJ, 2019, article 3).
- Il « considérera comme fautes professionnelles graves le plagiat, la distorsion des faits, la calomnie, la médisance, la diffamation, les accusations sans fondement », selon la Charte d’éthique mondiale des journalistes (FIJ, 2019, article 10).
Réponse du média mis en cause
Le 10 septembre 2025, le CDJM a adressé à M. Erik Tegnér, directeur de la rédaction de Frontières, un courrier l’informant de cette saisine et l’invitant à faire connaître ses observations, comme le prévoit le règlement du CDJM, dans un délai de quinze jours.
À la date du 9 décembre 2025, aucune réponse n’est parvenue au CDJM.
Analyse du CDJM
✦ Le reportage, d’une durée de 19 min 36 s, est disponible sur le site de Frontières dans la catégorie « Documentaires ». Il l’est également sur la chaîne YouTube du média. Sur la page d’accueil du reportage, on peut lire le résumé suivant :
« Frontières a infiltré les universités d’été de La France insoumise, les controversées “Amfis” grâce à une équipe en caméra cachée. Au cœur de ces journées d’études à Valence, ville du fiché S Raphaël Arnault, notre équipe a rencontré le pire de la nouvelle stratégie chaotique du parti d’extrême gauche : keffiehs et drapeaux palestiniens, antisémitisme décomplexé, haine du PS, des anciens alliés de gauche et des riches, complotisme anti-médias, rappeurs transgenres et dérives inquiétantes. »
Dès les premières minutes du reportage, le journaliste explique que les Amfis 2025 sont « un rassemblement très fermé, strictement réservé aux sympathisants du parti », et que « pour s’infiltrer aux universités d’été de La France insoumise, nous avons décidé de nous faire passer pour des militants du parti ». Le reportage est composé, pour l’essentiel, d’images en caméra cachée. Toutes les personnes dont les propos sont diffusés sont floutées. Sur certaines séquences, on constate que les personnes qui s’expriment sont conscientes de répondre à une interview audio, puisqu’un micro leur est distinctement tendu.
La durée du documentaire est de 19 min 36 s sur le site de Frontières et de 22 min 43 s sur YouTube. Si les deux versions sont identiques, la différence de durée s’explique uniquement par la présence d’autopromotions intégrées dans la version YouTube. Les minutages mentionnés dans cette analyse sont ceux de la version disponible sur le site de Frontières.
Sur le grief de non-respect de l’exactitude et la véracité
✦ Pour étayer sa saisine, le requérant rappelle que le rassemblement se déroule dans un lieu précis « Ô LAC, 430 Route du Lac, Lac d’Aiguille, Châteauneuf-Sur-Isère », un village situé à une dizaine de kilomètres de Valence. Il fait référence à deux séquences précises qui sont pour lui « de nature à tromper les spectateurs sur la nature de l’événement ayant eu lieu et des personnes qui y ont participé ».
À propos de la séquence à 6 min 10 s
✦ Ce passage est l’interview d’une personne que le commentaire présente ainsi : « Matthieu, 27 ans, a lui assisté à une des conférences de ces amphis, consacrée au genre. Il nous explique avoir été passionné par le sujet des intersexes. Mais quand nous lui demandons de quoi il s’agit exactement, le jeune homme s’embourbe dans ses explications. » Pour le requérant, cette séquence ne permet « ni d’identifier la personne interviewée, ni l’endroit ni la date de l’interview » et il ajoute qu’on peut « remarquer que la personne interviewée dans cette séquence ne porte pas le bracelet de l’événement ».
✦ La séquence n’est pas tournée dans l’enceinte des Amfis 2025. L’analyse des images et leur comparaison avec les photos du service Google Street View permet de situer précisément le lieu de tournage de l’interview. Il s’agit du bâtiment d’un courtier en assurances sur le boulevard du Général-de-Gaulle à Valence, à environ 300 mètres de la gare SNCF de la ville et à plus de 10 kilomètres du lieu du rassemblement.
Les réponses du jeune homme interrogé, pour confuses qu’elles apparaissent sur le fond, ne permettent pas de mettre en doute qu’il a bien assisté à une conférence sur le genre et l’intersexualité programmée au sein des Amfis 2025 le samedi 23 août après-midi. Par ailleurs, un examen attentif de la séquence fait apparaître (à 6 min 23 s) un mouvement du bras de l’interviewé vers le haut qui met en évidence le port du bracelet distribué aux participants des Amfis, contrairement aux allégations du requérant.
✦ En conséquence, même si cette interview n’a pas eu lieu spécifiquement dans l’enceinte de l’événement à Châteauneuf-Sur-Isère, elle n’est pas de nature à tromper le spectateur.
Sur ce premier élément d’inexactitude soulevé par le requérant, le grief est donc non fondé.
À propos de la séquence à 12 min 9 s
✦ Pour le requérant, la séquence qui apparaît à ce moment de la vidéo a été filmée « à Valence, avenue Victor-Hugo, en dehors de l’événement infiltré, menant potentiellement à des témoignages de personnes n’ayant pas réellement participé à l’événement ».
La séquence est constituée de l’interview d’un groupe de jeunes gens. Le commentaire précise avant leurs interventions : « Ici, on trouve des électeurs de tous âges. Ces jeunes issus des quartiers, un des cœurs de cible de Jean-Luc Mélenchon, sont tout juste majeurs. Ils nous expliquent pourquoi ils se retrouvent dans les idées de LFI. »
Comme le signale le requérant, les interviews de cette séquence ont, de façon bien identifiable, été tournées dans le centre-ville de Valence, avenue Victor-Hugo. Cette identification n’est possible qu’au bout de la vingtième seconde de la séquence (à 12 min 29 s) après une série de gros plans non localisables sur les bras et les vêtements des interviewés.
Les propos tenus par ces personnes interrogées dans le centre de Valence peuvent apparaître comme cohérents avec ceux de sympathisants de LFI (« moi je dis il faut taxer les riches, parce que franchement eux ils ont trop d’argent, ils payent presque rien, ils sont là, ils font la “mala” [expression signifiant être dans l’excès, la débauche, ndlr] toute l’année »). Mais rien ne permet de leur attribuer la qualité de militant qui, en revanche, serait un présupposé logique si la séquence était tournée dans l’enceinte dédiée à l’événement.
Le commentaire commence en affirmant : « Ici on trouve des électeurs de tous âges. Ces jeunes issus des quartiers, un des cœurs de cible de Jean-Luc Mélenchon… » Or cette phrase d’introduction est prononcée sur un plan en mouvement montrant un décor caractéristique de l’enceinte des Amfis. A 12 min 14 s commencent les interviews dont la localisation (à Valence) n’est possible que 15 secondes plus tard, et de façon furtive.
À la fin des interviews (à 12 min 56 s), on revient sur un plan identifiable et significatif de l’intérieur du rassemblement avec cette phrase de commentaire : « Taxer les riches, un slogan qui revient très régulièrement lors de ces universités d’été. » S’ensuit immédiatement une autre interview très courte, à 12 min 59 s : « Ah oui, taxer les riches au lieu des pauvres ! C’est toujours les pauvres qu’on taxe, entre guillemets. » La localisation de cette interview n’est pas possible, mais l’on entend clairement une ambiance sonore urbaine très différente de celle du lieu du rassemblement Amfis. Puis, à l’image, apparaît un nouveau plan identifiable de l’intérieur du rassemblement.
Le CDJM considère qu’il y a là une présentation de nature à induire le public en erreur, en cherchant à faire croire – par le commentaire et le montage des images – que les personnes interrogées sont des individus rencontrés dans l’enceinte de la manifestation et donc de façon certaines des militants ou sympathisants de LFI, ce qui répondrait à l’objectif affiché par les auteurs du reportage, « découvrir le vrai visage du parti ».
Sur ce second élément d’inexactitude soulevé par le requérant, le grief est fondé.
Conclusion
Le CDJM, réuni le 9 décembre 2025 en séance plénière, estime que l’obligation déontologique d’exactitude et de véracité a été enfreinte par Frontières sur un des deux points soulevés par le requérant.
La saisine est déclarée partiellement fondée.
Cet avis a été adopté par consensus.
